Categories: web tour
      Date: nov. 12, 2010
     Title: La peur des formes par André Rouillé
Les artistes sont en effet considérés comme des «passeurs actifs et interventionnistes qui répercutent l'information quitte à la maquiller»...

La peur des formes par André Rouillé
source :
www.paris-art.com

Dès lors que l'art contemporain est un art en train de se faire, de s'inventer tout en réinventant l'art, il est inévitablement confronté au risque d'être incompris, fût-ce par le désormais célèbre «spectateur émancipé» que Jacques Rancière a récemment lancé sur la scène de la pensée.

Si, comme le disait Proust à propos des beaux livres, les œuvres contemporaines sont «écrites dans une sorte de langue étrangère», comment engager un dialogue artistique, et sensible, avec elles ? Comment tout bonnement tisser des liens féconds de compréhension avec les œuvres que l'on découvre au fil des expositions ? Force est en effet de constater que ce n'est pas toujours chose facile. (...)


Les Vigiles, les Menteurs, les Rêveurs
Erudition concrète 3- Le Plateau, Frac Ile-de-France, 2010
Journal de l'exposition : http://www.fracidf-leplateau.com/fr/index.html

"Les vigiles, les menteurs, les rêveurs est le troisième volet du programme « Erudition Concrète » proposé par Guillaume Désanges, commissaire invité à concevoir un cycle d’expositions au Plateau. S’inscrivant dans la continuité de La Planète des Signes et Prisonniers du soleil, cette exposition entend continuer d’interroger la manière dont certains artistes contemporains renouvellent la relation entre l’art et la connaissance, donnant à voir en formes et en actes le résultat d’études et investigations personnelles. Il s’agira ici de présenter des pratiques a priori très diversifiées, mais qui apparaissent toutes dérivées d’un principe documentaire au sens large. Mais alors que la relation classique et établie du document au réel doit généralement se mesurer à des critères d’objectivité, de prudence et de rigueur, ces artistes font exploser ces pôles de références, développant des modes libres et alternatifs de restitution qui peuvent emprunter les chemins de la traduction, de la reconstitution, du transfert ou de la fiction. Ce faisant, il ne s’agit pas de jouer et de tromper, mais bien, dans une logique radicalement transitive, de toucher l’autre en partageant de la conscience et du savoir, acceptant s’il le faut de contredire aux règles éthiques et formelles du scientifique, de l’historien, du journaliste ou du chroniqueur. Mais qu’on ne s’y trompe pas : qu’ils soient artistes chercheurs, observateurs, juristes, vigiles du présent ou du passé, leurs formes sont soumises à la nécessité et l’urgence d’un message à passer plus que d’une volonté stylistique."...


(...) Une large part des œuvres plastiques contemporaines reste en effet assez impénétrable au seul regard. Comme un héritage de la grande épopée des avant-gardes — en gros de Duchamp aux arts conceptuel et minimal —, et en raison de la formation théorique de plus en plus poussée des artistes, se manifeste aujourd'hui une propension croissante à conceptualiser les pratiques artistiques. Au point que certaines œuvres — et expositions — sont tellement cryptées selon des codes plus conceptuels que visuels qu'elles s'avèrent rétives à une appréhension sensible spontanée. Au détriment du plaisir de voir.

Dans cette situation, l'accès aux œuvres requiert la mobilisation d'un paratexte de plus en plus lourd: à la fois un péritexte (titres, sous-titres, cartels, communiqués de presses, avertissements, notes, etc.) et un épitexte (critiques, entretiens, manifestes, études, etc.). Autrement dit, en art contemporain le visible devient de plus en plus tributaire du lisible pour prendre consistance et sens.

Cette dérive langagière et (pseudo) conceptuelle de l'art est également favorisée par l'action — et la formation — des commissaires qui sont du côté de la conception d'expositions et non de la production d'œuvres.

Par exemple, l'actuelle exposition du Plateau, «Les vigiles, les menteurs, les rêveurs» conçue par Guillaume Désanges, présente des pièces dont certaines sont si hétéronomes que la question de leur statut d'œuvre se pose, et si hétérogènes que l'on peine à les lier entre elles par une logique, de sens ou même de sensation, fût-elle fugace. Cette résistance que l'exposition oppose au regard et à la pensée suscite un sentiment d'exclusion et de frustration. (...)



Schéma de travail / Le Plateau, photo Martin Argyroglo.
Les Vigiles, les Menteurs, les Rêveurs
Erudition concrète 3- Le Plateau, Frac Ile-de-France, 2010

Critique de par Céline Piettre 
...."
Il ne s’agit donc pas de nier l’efficacité de la forme, mais au contraire d’en affirmer des "fonctions", voire des missions. Donc à égale distance d’un refus de la forme au nom de l’authentique d’un côté, et de la virtuosité esthétique de l’autre. Prenant le risque de la formalisation sans l’aimer. En écho avec l’idée d’une érudition profonde qui remonte à la surface et se mue en formes hybrides, l’exposition dépliera ainsi différentes stratégies d’écriture de faits, historiques ou juridiques, anecdotiques ou événementiels, qui à partir d’une raison pratique et d’une volonté politique, militante ou manifeste, finissent parfois par tendre vers le poétique, le fantastique ou le lyrique."

(...) Ce n'est qu'en lisant le propos du commissaire dans le Journal de l'exposition (gratuit) que s'esquissent quelques éléments de compréhension de la démarche «curatoriale» adoptée, et de la réflexion théorique plus que véritablement esthétique qui la sous-tend. La réception de l'agencement sensible qu'est l'exposition passe ainsi, pour le spectateur curieux — sinon «émancipé»! —, par la lecture d'un paratexte de quatre-vingts pages. Le visible est subordonné au lisible, le plaisir de voir à un devoir de lire, et finalement tributaire d'une conception des images et de l'artiste qui s'avère pour le moins discutable.

L'exposition «Les vigiles, les menteurs, les rêveurs», qui constitue le troisième volet d'un programme «Èrudition concrète», vise à présenter différentes versions d'un «principe documentaire au sens large» fonctionnant sur d'autres modes que les critères classiques de l'objectivité, l'exhaustivité, ou la rigueur.

Autre parti pris: les pièces (sinon les œuvres) exposées sont dues à des artistes autant qu'à «des juristes, rapporteurs, enquêteurs ou vigiles». Mais les disparités d'usages et de régimes esthétiques de ces pièces et œuvres sont ignorées afin de privilégier ce qui est supposé leur être commun: cette fonction de transmettre un message, et cette façon de «subordonner la forme à un souci d'efficacité».

L'«usage fonctionnel» (documentaire) est opposé aux usages esthétique et fictionnel, comme les «vigiles» le sont aux «rêveurs» et aux «menteurs». Et partout, dans cette démarche charpentée autour d'oppositions binaires, l'esthétique et la forme sont considérées comme des entraves à l'efficacité documentaire.

Pour illustrer son propos, Guillaume Désanges conçoit un «schéma de travail» composé de façon très cartésienne de deux axes orthogonaux où, horizontalement, le pôle «documentaire, des vigiles» s'oppose au pôle «fiction, des menteurs», et où, verticalement, l'«esthétique, des rêveurs» est le symétrique de la «politique, des urgentistes». Au lieu de conforter ces oppositions très convenues, l'enjeu aurait ...pu être au contraire de les dynamiser en faisant éprouver comment, par exemple, les «vigiles» (documentaire) sont inséparablement et différemment «rêveurs» (esthétique) et «menteurs» (fiction).

Mais il n'en est rien. La place des textes dans l'exposition témoigne de l'essor d'une sorte de néo-conceptualisme en art, à moins qu'il ne s'agisse de la résurgence d'un crypto-conceptualisme, une version abâtardie de conceptualisme qui ne parviendrait guère qu'à exprimer une frayeur devant le caractère intempestif et infiniment éloquent des formes. (...)


 

Agence, Assemblée (Les vigiles, les menteurs, les rêveurs),1992
Le Plateau, photo Martin Argyroglo.
source :
http://guillaumedesanges.com

.."Extrêmement divers dans les sujets abordés, tous ces artistes donnent à partager le résultat de leurs recherches, n’hésitant pas à créer leurs propres documents quand cela est nécessaire, jouant parfois sur des ambigüités entre fiction et réalité, objectivité historique et création, archive et collection personnelle. Soumis à des obligations de moyens plus que de résultats, ces artistes opèrent finalement comme des rapporteurs, des inventeurs ou des passeurs, contestant la position d’un auteur démiurge. Utilisant le partage de l’information, la connexion des savoirs, l’inventaire et le renseignement comme des armes, ces veilleurs proposent ainsi de nouveaux outils critiques. Un savoir mobile, de surface, de connexions, qui oppose la qualité de la relation entre les faits à l’expertise aveugle."

(...)Cette frayeur, qui se manifeste dans la façon de soumettre les formes à «la nécessité et à l'urgence» des fonctions, et à les enfouir sous un arsenal de textes et de paratextes, repose en fait sur une conception très conventionnelle — éminemment cartésienne — des formes, du document, et des modes de significations visuelles. 

La forme n'est pas l'envers ou l'entrave du contenu. Bien au contraire, l'un et l'autre sont intimement liés: «La forme, c'est du contenu sémidenté», rappelle avec force Theodor Adono dans sa Théorie esthétique.

Le document ne s'épuise pas dans la mission d'un «message à transmettre» de façon neutre, comme le croient les conceptions mécanistes de l'information. La transmission n'est jamais séparée d'une expression, d'une mise en forme, ainsi que de bruits et de distorsions, volontaires ou non, qui transforment, brouillent, ou travestissent le message. Et le font dériver entre la fiction, l'esthétique et la politique.

Quant au fait d'opposer la «fiction» au «documentaire», comme le faux au vrai, ou encore de laisser un rédacteur du Journal de l'exposition s'empêtrer dans une conception éculée de «l'image photographique, considérée comme un enregistrement neutre de la réalité, bénéficiant d'une présomption de vérité»: tout cela révèle que l'appareil conceptuel qui sous-tend l'exposition est lui-même sujet à caution. Tant à propos des images que des artistes. (...)


La critique d’art appartient à tout le monde, MAC-VAL, 2009
source : http://guillaumedesanges.com
"A travers ce workshop, je voudrais travailler avec des personnes volontaires, visiteurs, amateurs, artistes, étudiants, écoliers, de tous les types, de tous les âges etc., qui veulent travailler avec moi sur des temps déterminés pendant lesquels nous aborderons la critique d’art, à partir de mes méthodes de travail et partis-pris théoriques et formels, puis plus librement, dans une logique de "dés-intimidation" et de rappropriation de l’exercice. Insister sur le regard sans a priori sur l’art, sur l’exigence intellectuelle, la réappropriation des associations et des références, puis sur la liberté des formes pour l’exprimer, pour soi et pour les autres. Lutter contre l’inhibition, la gravité, l’exclusion et l’espéranto de la critique d’art. Après quelques expériences en école d’art, je voudrai aller plus loin, travailler dans le cadre d’un musée, là où sont les œuvres d’art, en travaillant directement avec elles, et avec un public non spécialiste."


(...) Les artistes sont en effet considérés comme des «passeurs actifs et interventionnistes qui répercutent l'information quitte à la maquiller». Interprètes, arrangeurs, passeurs, les artistes ne sont curieusement à aucun moment présentés pour ce qu'ils sont: des producteurs qui, dans un processus de travail artistique singulier sur leur matériau (et non leur médium!) produisent (et non transmettent!) des formes, des agencements, des sensations, des expressions, des significations, des sens.

En fait, ce texte et le «plan de travail» sont avant tout des récits nimbés de fiction. Et, s'ils font advenir du savoir, c'est sur le mode du «maître ignorant» cher à Jacques Rancière: par eux, mais hors d'eux.

Ce savoir induit par delà les fictions pourrait être celui-ci: l'art contemporain est contaminé par une double offensive, du lisible sur les œuvres, et de la communication sur les artistes. Cette offensive se traduit à la fois par une soumission des formes au pouvoir des textes, et une métamorphose des artistes en communicants.

Tout cela étant évidemment politique. A moins qu'il ne s'agisse, là encore, que d'une fable…

André Rouillé
11 nov. 2010 - Numéro 334
www.paris-art.com
source : http://www.paris-art.com/art-culture-France/la-peur-des-formes/rouille-andre/334.html#haut 





Lien : http://guillaumedesanges.com/IMG/pdf/journal_eruditionconcrete3.pdf







 


______________
La composition des textes & images est propre au site founoune.com