Categories: web tour
Date: nov. 12, 2010
Title: La peur des formes par André Rouillé
Les artistes sont en effet considérés comme des «passeurs actifs et interventionnistes qui répercutent l'information quitte à la maquiller»...


Critique de par Céline Piettre
...."Il ne s’agit donc pas de nier l’efficacité de la forme, mais au contraire d’en affirmer des "fonctions", voire des missions. Donc à égale distance d’un refus de la forme au nom de l’authentique d’un côté, et de la virtuosité esthétique de l’autre. Prenant le risque de la formalisation sans l’aimer. En écho avec l’idée d’une érudition profonde qui remonte à la surface et se mue en formes hybrides, l’exposition dépliera ainsi différentes stratégies d’écriture de faits, historiques ou juridiques, anecdotiques ou événementiels, qui à partir d’une raison pratique et d’une volonté politique, militante ou manifeste, finissent parfois par tendre vers le poétique, le fantastique ou le lyrique."
(...) Ce n'est qu'en lisant le propos du commissaire dans le Journal de l'exposition (gratuit) que s'esquissent quelques éléments de compréhension de la démarche «curatoriale» adoptée, et de la réflexion théorique plus que véritablement esthétique qui la sous-tend. La réception de l'agencement sensible qu'est l'exposition passe ainsi, pour le spectateur curieux — sinon «émancipé»! —, par la lecture d'un paratexte de quatre-vingts pages. Le visible est subordonné au lisible, le plaisir de voir à un devoir de lire, et finalement tributaire d'une conception des images et de l'artiste qui s'avère pour le moins discutable.
L'exposition «Les vigiles, les menteurs, les rêveurs», qui constitue le troisième volet d'un programme «Èrudition concrète», vise à présenter différentes versions d'un «principe documentaire au sens large» fonctionnant sur d'autres modes que les critères classiques de l'objectivité, l'exhaustivité, ou la rigueur.
Autre parti pris: les pièces (sinon les œuvres) exposées sont dues à des artistes autant qu'à «des juristes, rapporteurs, enquêteurs ou vigiles». Mais les disparités d'usages et de régimes esthétiques de ces pièces et œuvres sont ignorées afin de privilégier ce qui est supposé leur être commun: cette fonction de transmettre un message, et cette façon de «subordonner la forme à un souci d'efficacité».
L'«usage fonctionnel» (documentaire) est opposé aux usages esthétique et fictionnel, comme les «vigiles» le sont aux «rêveurs» et aux «menteurs». Et partout, dans cette démarche charpentée autour d'oppositions binaires, l'esthétique et la forme sont considérées comme des entraves à l'efficacité documentaire.
Pour illustrer son propos, Guillaume Désanges conçoit un «schéma de travail» composé de façon très cartésienne de deux axes orthogonaux où, horizontalement, le pôle «documentaire, des vigiles» s'oppose au pôle «fiction, des menteurs», et où, verticalement, l'«esthétique, des rêveurs» est le symétrique de la «politique, des urgentistes». Au lieu de conforter ces oppositions très convenues, l'enjeu aurait ...pu être au contraire de les dynamiser en faisant éprouver comment, par exemple, les «vigiles» (documentaire) sont inséparablement et différemment «rêveurs» (esthétique) et «menteurs» (fiction).
Mais il n'en est rien. La place des textes dans l'exposition témoigne de l'essor d'une sorte de néo-conceptualisme en art, à moins qu'il ne s'agisse de la résurgence d'un crypto-conceptualisme, une version abâtardie de conceptualisme qui ne parviendrait guère qu'à exprimer une frayeur devant le caractère intempestif et infiniment éloquent des formes. (...)

