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Pause café

02/06/2008

DENIS MARTINEZ : Je vois très mal un peintre européen chercher aujourd’hui à retrouver son patrimoine pour travailler dessus.


"Je vois très mal un peintre européen chercher aujourd’hui à retrouver son patrimoine pour travailler dessus. Sa production est le fruit de tout un processus d’une évolution, d’un art qui a évolué normalement"
Catégorie : Pause Café

 
DENIS MARTINEZ


Dialogue avec Ameziane Ferhani

 

 

 

Ameziane Fehani : Une rétrospective en 1976. Une autre en 1984. cela ne fait que huit ans d’écart. Ce n’est pas trop pour un peintre finalement jeune, deux rétrospectives ?

 

Denis Martinez : Personnellement, je n’avais pas prévu cette rétrospective. C’est le Musée national des beaux-arts qui a contacté les peintres dans ce sens. Sinon, je crois que je me serais contenté d’une exposition d’œuvres récentes. En 1976, c’était autre chose. Quand on n’expose pas souvent, et qu’on se manifeste surtout dans des expositions collectives on éprouve le besoin de faire parfois une espèce de mise au point individuelle, de rassembler ce qu’on a montré de façon éparpillée.


source : internet
www.lafriche.org/djazair/jonctions.html

 

Ameziane Ferhani : et en 1976, qu’est-ce que cela t’avait apporté ?

 

Denis Martinez : C’était une période charnière pour moi, ce qui est bizarre, c’est que tiens, je viens d’y penser. Mais aujourd’hui aussi, cela correspond à quelque chose de nouveau dans mon travail. Tu l’as vue la première rétrospective ?

 

Ameziane Ferhani : Oui, oui.

 

Denis Martinez : Bon, disons que ce n’était pas très clair. Il y avait une série de tentatives, de recherches, liées bien entendues, mais pas aussi consistantes que la production qui est venue par la suite du point  de vue des formes des techniques, etc… Au moment où j’exposais, je franchissais un grand pas dans mon travail, vers la maturité. 

 

Ameziane Ferhani  : Mais arrives-tu à formuer ce pas ? D’où à où ?

 

Denis Martinez : j’ai mis du temps à peindre sur toile. J’ai surtout commencé à m’exprimer par des reliefs et parallèlement je peignais sur papier plus que sur tout autre support. L’essentiel de mes travaux de l’époque était conditionné par cela. Les quelques toiles qu’il y a eu par la suite ne représentaient que des tentatives de changement. Rien de plus. Si tu veux, ce n’était pas encore une voie. Maintenant, c’est plus clair pour moi. De temps en temps, j’envisage de revenir au relief. Peut-être bien, mais je ne pense pas que je le ferai systématiquement. Il faut que ça vienne.

 

Ameziane Ferhani : Mais en dehors du  changement de support, comment pourrais-tu caractériser ta peinture de ces huit dernières années ?

 

Denis Martinez : Il ne faut perdre de vue les préoccupations esthétiques, malgré tout…


Ameziane Ferhani 
: Malgré tout ?

 

Denis Martinez : Avant tout (rire), l’expérience de la première rétrospective m’a apporté plus de… je ne vais pas répéter le mot maturité… Enfin, je voyais plus clair. Une toile qui n’a pas été exposé en 1976, parce que je la terminerais au même moment, c’est « fécondité » ; pour moi, c’est presque le point de départ de ce qui va se faire après. Malgré l’évolution dont j’ai pu profiter par la suite, et bien, j’ai toujours l’impression que c’est la meilleure de mes toiles.

 

Ameziane Ferhani : Je partage aussi un peu cette impression, bien qu’il soit difficile de dire dans une œuvre

 

Denis Martinez : Elle raconte beaucoup de choses pour moi. C’est comme si maintenant…

 

Ameziane Ferhani :  Comme si tu vivais de ses rentes au plutôt de ses enfantements ?

 

Denis Martinez : Si tu veux « fécondité », c’était la confirmation de la naissance de quelque chose. Un embryon.

 

Ameziane Ferhani : Pourtant du point de vue formes, couleurs compositions de ce que tu as fais après, ce n’est pas forcément très proche de cette toile. Il y a des infidélités…

 

Denis Martinez : C’est normal, je ne support pas la répétition, et je suis très envieux, avide des choses qui m’entourent. J’ai toujours tendance à récupérer les choses qui me frappent. C’est n’est pas en répétant une vision qu’on la respecte. Elle est un point de départ.

 

Ameziane Ferhani : On ne pose jamais cette question, parce qu’on fait comme si cela allait de soi. Mais j’aimerais savoir ce que tut attends d’une exposition ?

 

Denis Martinez : Je me la suis souvent posée. Le premier réflexe, c’est de montrer son travail. J’ai besoin d’un public.

 

Ameziane Ferhani : Tous les peintres disent ça…

 

Denis Martinez: Oui, je dis qu’une exposition réussie pour moi, c’est une exposition qui a été bien fréquentée, et où j’ai pu dialoguer avec les gens, et non pas au nombre d’œuvres vendues.

 

Ameziane Ferhani : Combien de toiles as-tu produites à ce jour ?

 

Denis Martinez : Je n’ai jamais fait le compte.

 

Ameziane Ferhani : Deux cents ?

 

Denis Martinez : Jamais !

 

Ameziane Ferhani : Cent !

 

Denis Martinez : Pas même. Tu sais, mon travail sur toile est moins important que mon travail sur papier. En une année, je fais au plus quatre toiles. En ce moment, par exemple, ma production est exceptionnelle.

 

Ameziane Ferhani : Combien de toiles as-tu vendu en tout ?  

 

Denis Martinez : Presque toutes mes œuvres sont chez moi. J’ai vendu exceptionnellement. Ce qui prime, pour moi, c’est le dialogue avec ceux qui voient mes toiles (j’ai du mal à me séparer de mes œuvres).

 

Ameziane Ferhani  : Et ce dialogue, c’en et un vraiment ?

 

Denis Martinez : Il faut être auprès du public, discuter. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que l’œuvre doit parler d’elle-même. Dans notre contexte, ce n’est pas suffisant. Bien sûr, on devrait arriver à ça que le public dialogue directement avec les œuvres. Mais cela suppose une  tradition. Même s’il ne donne pas une explication de sa peinture, l’artiste doit participer à l’éducation artistique en présentant ses toiles. Je ne sais pas : faire aimer la peinture, amener les gens à vouloir revenir dans une galerie…

 

Ameziane Ferhani : Mais n’est-ce pas une utopie, que de penser que l’artiste puisse apporter les éléments d’une éducation artistique quand la société dans son ensemble n’y contribue pas ?

 

Denis Martinez : C’est vrais. L’école les mass-media ont une rôle fondamental à jouer dans ce sens. Mais que faire, sinon ? Nous ne faisons que déblayer un peu le terrain par rapport aux interrogations…

 

Ameziane Ferhani : Dans la pratique, qu’est-ce que ça donne ?

 

Denis Martinez : Eh, bien après avoir discuté avec un groupe de jeunes, parce que généralement ce sont eux le public, tu as toujours l’impression qu’ils partent satisfaits d’avoir dialogué. Bien sûr, il faut leur parler simplement pour qu’ils puissent parler eux aussi, ca si l’on est trop technique ou intellectuel, on leur coupe l’envie de discuter. A mon avis, il faut partir de leur point de vue, de leur vision pour leur donner quelques éléments.

Ameziane Ferhani : Revenons un peu en arrière. Les années soixante. Le groupe « Aouchem ». Dans la presse de l’époque, on t’assimilait souvent au pop-art. Je voudrais que tu en parles  plus, parce qu’il me semble que tu t’es toujours contenté de rejeter un peu rapidement cette période comme si tu voulais t’en débarrasser. 

 

Denis Martinez : Avant que le groupe « Aouchem » n’existe j’avais déjà ces préoccupations qui se sont quelque peu manifestées chez moi dès 1960 ou 1961. Pour moi « Aouchem », c’était l’occasion de prouver certaines choses avec des personnes qui très souvent n’étaient pas convaincues. C’est pour cela que je n’aime pas en parler. C’était plein de contradiction.

 

Ameziane Ferhani : Mais comment cela a-t-il commencé ?

 

Denis Martinez : En fait « Aouchem » était une réaction à l’attitude de certains artistes, ceux qui portaient en eux l’héritage de l’orientalisme et profitaient de l’absence de politique culturelle pour nous dire : maintenant, il faut faire du réalisme, les nôtres préfèrent ça. Tout cela  éveillé en moi une réflexion. Je sentais qu’il ne suffisait pas de représenter un homme sur un âne avec au fond une mosquée pour faire de la peinture algérienne.

Il y avait le problème des formes, du style, j’étais assez infirmé de ce qui se faisait dans le milieu des peintres marocains avec Cherkaoui, et d’autres. Mes contacts à Paris m’avaient sensibilité à l’expérience mexicaine, au problème du retour aux sources… Je pensais donc que la peinture algérienne pourrait être autre chose, s’engager sur la voie de la recherche… J’en parlais, et d’autres en parlaient aussi, ne serait-ce que parce qu’ils s’opposaient à l’orientalisme. Ces gens se sont alors regroupés contre le danger éventuel d’un « réalisme socialiste » et celui de l’orientalisme. J’avais développé mes idées sur la question et de fil en aiguille, nous sommes arrivés à montrer l’exposition du groupe à la galerie de l’avenue Pasteur. Les réactions ont été très violentes et ce qui m’avait frappé, c’est qu’elles émanaient de personnes qui étaient de différents bords. Certains artistes sont mêmes allés jusqu’à arracher les affiches, décrocher les toiles, et faire sortir les visiteurs.

L’exposition  n’a pu reprendre que grâce à Mustapha Toumi, qui était alors responsable des activités culturelles. A cette occasion, nous avons décidé en réaction d’écrire un manifeste qui était sans doute excessif à la réflexion. On y avançait des phrases du genre «  Le signe est plus fort que la bombe ». A l’époque, j’étais assez farfelu, quand même, j’aimerais me retrouver aujourd’hui dans cet état d’esprit anticonformiste, et j’avais pensé à une inauguration exceptionnelle. Il y a eu Boualem Titiche et ses zornadjis, nous portions des amulettes en cuir, frappées du sigle d’  « Aouchem » avec à l’intérieur, pliée en quatre, la liste des membres du groupe. Devant chaque toile, Boualem Titiche s’arrêtaient dans la rue. Tout le monde se demandait ce que cela pouvait être. A la fin du répertoire, quelqu’un est monté sur un tabouret et a lu le manifeste. C’était quand même mieux qu’une simple affiche…

 

Ameziane Ferhani : C’était certain, mais au bout du compte, on a eu un groupe qui a fait plus de bruit que de production.

 

Denis Martinez : Je vais te dire… Après ça, il y a eu une démobilisation. Les étaient fortes, et les moins convaincus du groupe ont commencé à se défiler. La peur du scandale, la peur de s’assumer.. Les réactions négatives venaient de toutes parts. A tel point qu’il était interdit de parler du groupe. Il y a eu aussi ceux qui ont utilisé le groupe à des fins personnelles. La deuxième exposition n’a regroupé que trois membres, et puis ça c’est terminé comme ça. J’ai arrêté là.

 

Ameziane Ferhani : Mais tu as continué d’une certaine manière à être « Aouchem », après Aouchem…

 

Denis Martinez : Bien sûr. J’ai continué dans ma voie. Celle que j’avais avant, et que j’ai eue pendant et après.

 

: Maintenant, que c’est presque de la vieille histoire, tu ne trouves pas qu’Aouchem avait un côté folklorique, très zorna puisque nous en parlions ?

 

Denis Martinez : Non, pas du tout. Pour moi, c’était nécessaire. Enfin, je veux dire que l’acte était nécessaire. Il est bien entendu qu’il y avait des choses négatives. En tout cas, c’est resté dans le souvenir. Personne n’aurait eu le courage de réagir à l’époque. Autrement, je ne sais pas ce qui se serait passé dans la peinture. Il y avait quand même des dangers réels, des dangers qui ont persisté par la suite et qui peut-être, peuvent ressurgir. Le dirigisme dans l’art dû à l’ignorance de certains, etc. Cette expérience aura au moins permis de soulever ce type de problèmes.

 

Ameziane Ferhani : Mais sur le plan de l’art, qu’est-ce que cela a apporté ? Si tu veux mon avis, pas grand-chose… 

 

Denis Martinez : Certains n’ont pas approfondi la démarche mais, pour ma part, j’ai continué a assumer ce type de préoccupation. Avec le temps, ont peut dire que cela a porté ses fruits. Je veux dire que l’esprit « Aouchem », c’est maintenant qu’il existe. L’esprit, mais pas le groupe. Les conceptions du groupe se retrouvent aujourd’hui dans les créations de nouveaux artistes avec plus de force et de clarté. Ces jeunes artistes ont eut tout le temps d’approfondir la réflexion sur ces problèmes : la recherche d’une personnalité, le travail sur notre patrimoine national…

 

Ameziane Ferhani : Cet esprit « Aouchem » que tu perçois aujourd’hui, où le localises-tu et chez qui ? 

 

Denis Martinez : Le premier qui me vient à l’esprit, c’est Zoubir…

 

Ameziane Ferhani : Mais encore ?

 

Denis Martinez : Lui surtout. Chez d’autres, ce n’est pas permanent. On le retrouve chez des jeunes qui ne sont pas encore bien en place comme Larbi Arezki, Ould-Mohand Abderrahman…

 

Ameziane Ferhani : Sur le plan plastique, comment pourrais-tu caractériser ce que tu appelles l’esprit « Aouchem » ?

 

Denis Martinez : C’est pour cela que je ne veux pas m’en tenir à une dénomination comme celle-là.

 

Ameziane Ferhani : tu ne veux pas que ce soit une nouvelle affaire, genre cinéma djidid ?

 

Denis Martinez : Oui, cet esprit pour moi, c’est chercher à exister vraiment par rapport aux autres ; je veux dire par là par rapport à ce qui se fait ailleurs. Pas simplement recevoir, mais apporter aux autres.

 

Ameziane Ferhani : Oui, mais comment ?

 

Denis Martinez : Ecoute, il n’y a pas de règle, de recette. Il faut en ressentir le besoin. C’est ça le plus important.

 

Ameziane Ferhani : Certainement. Tu dis : apporter aux autres, se démarquer dans la production plastique mondiale… Mais d’autres te disent que la peinture est d’emblée universelle, que l’acte de peindre est individuel, et que l’on n’a plus besoins de nos jours de localiser la création.

 

Denis Martinez : ça se comprend. Quand on appartient à une zone géographique, à une aire de civilisation qui n’a pratiquement pas connu de rupture et qui, de plus a profité de leurs propres cultures. C’est donc une réaction tout à fait normale. Je vois très mal un peintre européen chercher aujourd’hui à retrouver son patrimoine pour travailler dessus. Sa production est le fruit de tout un processus d’une évolution, d’un art qui a évolué normalement. Mais là, tu débarques a XXe siècle en tant qu’artiste algérien, les yeux ébahis devant tout ce qui se fait partout… Que veut-tu être dans tout ça ? Tu n’as pas derrière toi quelque chose de consistant, un processus, qui te permette de dire : je suis la suite de ça. Tu es la suite de quoi du point de vue plastique ? 

 

Ameziane Ferhani : Peut-être que la contradiction réside aussi dans le fait que nous cherchions à renouer, sur les supports des autres, avec notre histoire plastique qui avait ses propres supports … ?

 

Denis Martinez : Je suis d’accord, mais le problème du support est un problème technique. C’est la même chose pour les matériaux et le matériel…

 

Ameziane Ferhani : je ne pense pas que le support soit seulement un élément technique. Il recouvre au contraire une dimension sociologique manifeste. Le chevalet, par exemple, a une histoire. Il est marqué géopolitiquement, culturellement, économiquement même.

 

Denis Martinez : Justement, cela explique les contradictions qui sont en nous-mêmes finalement, nous ne produisons pas quelque chose de vraiment différent. Non seulement nous avons été trop marqués, mais nous continuons à être marqués, parce que nous ne sommes pas seuls sur la planète, parce que nos yeux ne sont pas fermés, parce que l’information est rapide, que nous voyageons… Alors, nous essayons de vivre avec les contradictions, et avec ce que nous pouvons en faire. Mais il est possible que ce que nous faisons aujourd’hui soit un point de départ pour que d’autres aillent plus loin, vers une recherche plus libre et plus profonde.

 

Ameziane Ferhani : En même temps, ne penses-tu pas que cette volonté de s’affirmer risque, chez certains du moins, de déboucher sur une démarche artificielle. Arriver par exemple à ce dire : il faut s’affirmer il faut se démarquer, ce qui est positif bien entendu. Mais ensuite tenter de traduire cela dans un langage plastique de manière formelle ou non ressentie… Il y a quand même un problème de sincérité vis-à-vis de ce patrimoine.

 

Denis Martinez : Ecoute, je vais te parler de mon expérience, puisque nous sommes quand même ici pour cela. Quand j’étais étudiants aux beaux-arts, je n’avais aucune idée de ce qu’on pouvait faire. L’enseignement d’alors était très classique, très académique, avec des professeurs de l’école d’Alger, des semi-orientalistes, et tout ce que tu veux, modèle gréco-romain, etc. Pour moi, c’était cela l’art. Au bout de quatre ans, un diplôme sous le bras, je me trouve à Paris dans un milieu cosmopolite de jeunes artistes. J’ai commencé à ouvrir les y eux, et à me demander ; dans tout ça que suis-je avec les réflexes que l’on m’a inculqués… ? Je ne savais pas que j’étais conditionné. Tout à coup, j’ai pris conscience de cela, et j’ai commencé à réaliser que ce que j’avais appris ne me permettait pas d’être moi-même. Je voyais des ges venus d’Argentine ou du Mexique faire un travail d’avant-garde, mais différents de celui du peintre venu du Japon ou d’ailleurs. Mêmes si ces recherches peuvent se rencontrer et s’enrichir mutuellement, elles restent différentes, marquées. Moi, dans tout ça, je n’étais rien, zéro ! Ces premiers contacts m’ont bouleversé. La découverte de l’expérience mexicaine, par exemple, m’a impressionné : le retour aux sources, le rejet de l’école classique espagnole… Moi en 1961 et 1962, ce que j’exprimais, c’était l’angoisse de la guerre. Mais je ne réfléchissais pas au problème de la forme. Je mettais sur papier des barbelés, des visages grimaçants de douleurs, et cela me semblait satisfaisant. Après je me suis rendu compte que c’était du sous Picasso, du sous Untel, etc. je m’exprimais à travers des formes avalées et mal digérées.
De retour à Alger, l’indépendance, plus de guerre, la tranquillité enfin, j’ai découvert ce vide. Et cela a laissé place à des préoccupations plus esthétiques. A Paris, le travail sur l’art primitif mexicain m’avait ouvert les yeux. Cela m’a amené bien entendu vers l’art primitif africain. D’où l’idée de travailler en relief. A la différence de la statuaire gréco-romaine, qui avait un rôle évident d’embellissement, la statuaire africaine répondait à une fonction très rituelle avec autour, cette espèce de magie. J’ai d’autant plus été attiré par cette dimension que dans mon enfance à l’ouest du pays, j’avais été marqué par le maraboutisme, et toute cette ambiance de superstitions qui l’accompagnait. Au début de l’indépendance, à la maison de l’artisanat – l’actuelle librairie du Parti – j’ai suivi une conférence sur la poterie – on y avait projet un film avec d’excellents commentaires sur la symbolique des poteries. Avant c’était pour moi des objets sans signification. Ce jour-là, j’ai commencé à comprendre le langage qu’elles véhiculaient – J’ai fait le rapprochement avec l’expérience mexicaine. Je sortais de l’Ecole des beaux-arts pour entrer dans l’Ecole de la vie. Je me suis alors intéressé non seulement aux œuvres élaborées de l’expression populaire – la tapisserie, la poterie… - Mais à tout ce que l’homme peut produire de symboles : la façon dont un camionneur décore sa cabine par exemple… J’apprenais à comprendre, à sentir et à aimer cela. Ce n’est qu’après que j’ai tenté de rendre cela. 

 

Ameziane Ferhani : Le fait que Picasso se soit intéressé aux masques africains, Klee, aux symboles de Tunisie… Cela ne t’a pas influencé ?

 

Denis Martinez  : Influencé ? Non, cela m’a fait beaucoup plaisir. Et en même temps, dans ma grande jeunesse, je me disais : mais pourquoi a-t-il fait cela avant ? Je ne percevais pas le fait que Picasso avait fait un autre travail. Il s’agissait pour lui de rechercher une esthétique dont il a tiré un courant : le cubisme. Il ne s’agissait pas de rentrer dans l’esprit.  C’était la forme qui l’intéressait. Il ne recherchait pas une identité à travers cela. Comme il pris aux Etrusques, et à d’autres artistes.

 

Ameziane Ferhani :  Un intérêt pour l’aspect formel, dis-tu – Mais peut-on dire des plasticiens algériens d’aujourd’hui, et toi compris – que leur démarche est différente ou qu’elle n’est pas portée sur l’aspect formel ?

 

Denis Martinez : Oui – Je ne peux pas parler pour tous, mais ce qui m’intéresse moi, c’est l’esprit…

 

Ameziane Ferhani : Toujours l’esprit… Pour te dire franchement, je me suis toujours intéressé à ce que tu faisais – Cela m’intriguait. Mais je n’ai vraiment commencé à adhérer à ton travail – adhérer ou plutôt comprendre qu’à partir de 1981 – Il me semble que c’est à partir de là que tu es passé à une autre étape – C’est du moins ce que j’ai cru voir à ton exposition cette année-là. Le signe chez toi ne me semblait pas auparavant intégré dans une démarche. Il m’apparaissait presque apposé, plaqué… Je trouvais cela très formaliste. A partir de 1981, j’ai remarqué une résolution pour la toile en tant que support, un plus grand intérêt pour la matière et la couleur et concernant le signe, une meilleure intégration dans le langage pictural.

 

Denis Martinez  : Quand tu dis le signe plaqué, etc. Je ne suis pas d’accord – Plaqué ; cela veut dire pour moi qu’il n’est pas senti – Si je le présentais tel quel, cela correspondait à un besoin…

 

Ameziane Ferhani : je ne juge pas de tes intentions – Senti ou pas ressenti, je n’ai pas dit cela.

Denis Martinez : OU, mai sil ne faut jamais perdre de vue ma situation personnelle. Pour certains, ma peinture servait à prouver mon algérianité.  

 

Alors que j’étais loin de tout ça. Pour moi, il s’agissait d’un problème personnel, par rapport à moi-même, mais jamais par rapport à un nom ou une origine. Jamais – Souvent cette attitude environnante m’a poussé à exagérer.  Disons pour provoquer. Et à chaque fois que je mets un élément sur ma toile, je sais ce que dira un tel ou un tel. Ces attitudes m’ont au contraire renforcé et je leur dois de ne jamais m’être endormi sur mes idées ou mon travail…

 

Ameziane Ferhani : cet étrange monsieur à répétition ?

 

Denis Martinez : Je ne sais pas exactement. Il ne faut pas voir son aspect extérieur, mais plutôt ce qu’il exprime. Il est né dans mes premiers travaux sur papier pendant la guerre, vers 1961 par-là, quand j’ai commencé un peut à me libérer de l’emprise des beaux-arts. Il a disparu quelque temps durant ma période de reliefs. Les années ont passé, d’autres préoccupations ont surgi. Lui, c’est finalement celui qui circule à travers tout ça – Les expériences se font, d’autres façons de vivre naissent et il est là – c’est un bonhomme qui va d’une toile à l’autre dans un environnement qui évolue.

 

Ameziane Ferhani : Mais, tu n’as jamais essayé de savoir précisément qui il pouvait être ? Dans tes souvenirs…

 

Denis Martinez : ça ne pouvait être que moi.

 

Ameziane Ferhani :  Alors, tu ne ris jamais.

 

Denis Martinez : Oh si ! Mais le problème est là – Je riz assez souvent, mais dès que je commence à peindre, je n’en ai plus envie.
  


Dialogue avec Ameziane Ferhani 1985

journaliste à Algérie Actualité
source :
Catalogue exposition Restrospective Denis Martinez
Musée des Beaux Arts d'Alger
du 20 février au 20 mars 1985

 

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