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Pause café

06/10/2008

BELDJOUHRI ABDELKADER


"je me suis toujours posé la question de savoir s’il existe vraiment, dans notre pays, une spécificité algérienne de l’art contemporain ?"...
Catégorie : Pause Café


PAUSE CAFE (rentrée 2008)
BELDJOUHRI ABDELKADER


"Puis ce fut la période de la marginalisation où certains responsables de l’époque tentèrent d’exploiter mes capacités en me maintenant dans le rôle d’un subalterne docile et anonyme constamment sous la menace d’une épée de Damoclès qu’est la menace d’une coupure ou retenue de salaire d’où mes toiles portant sur la période des « Chrysalides entravées » et du «Monde confiné et conflictuel»… Puis la vie continue avec l’âge et la retraite donc l’apaisement d’où la suite des «Printanières» inspiré par les «quacidat» que j’écoute maintenant constamment. Mais le dépit reste néanmoins quelque peu présent que j’essaye d’exorciser par les récentes compositions infographiques"





Préparez vous une exposition actuellement ?
BELDJOUHRI : Oui probablement à Chlef , ma ville natale si les conditions matérielles me le permettront.


Quels sont vos sources d'inspiration ?
BELDJOUHRI : Très variées et selon la vision que me renvoie la complexité de la nature humaine. Mais pour ce qui est de la vocation proprement dite, elle commençait à s’affirmer progressivement lors de mon enfance où je fus toujours attiré par tous les objets colorés qui se présentaient à moi telles que les capsules des bouteilles d’eau gazeuse ou bien les enveloppes de papier doré et argenté pour bonbons que je disposais en des motifs décoratifs sur de grandes surfaces du sol. Je me créais ainsi des mondes imaginaires qui me laissaient concentrer durant de longs moments. Cela rassurait ma mère en lui permettant de vaquer tranquillement à ses occupations sans se soucier d’une surveillance accrue à mon égard. A l’école maternelle, chance que j’avais à l’époque de fréquenter, a été aussi une source de créativité à travers de petits travaux de découpe de papier gommé, d’entrelacement de bandelettes de papier coloré etc. Je créais ainsi de jolies formes ce qui attirait l’attention de mes institutrices.

Le Mouloud (le jour anniversaire du prophète) fut aussi une occasion fantastique, renouvelée chaque année, qui m’était donnée à travers le modelage de différentes formes de lanternes traditionnelles confectionnées à l’aide de roseaux fendus en leur milieu et maintenus écartés à l’aide de baguettes. Cette ossature est ensuite habillée de papier d’emballage de fruit de différentes couleurs et fixé à l’aide d’une colle à base de farine et en prenant soin de laisser une ouverture afin d’introduire une bougie. Une fois que la lanterne ait pris forme, elle est décorée de motifs découpés également dans du papier, cette fois-ci argenté et doré. La touche finale consiste en un rehaussement par une coulée de guirlandes faites à l’aide de petits anneaux de papiers entrelacés et attachées au sommet de la lanterne par une touffe de bandelettes de papier doré et argenté.

Dans le quartier j’étais champion dans ce genre de prouesse et tous mes camarades de classe du primaire accouraient me commander chacun une guirlande selon la grandeur et l’apparence désirée. Le clou de cette fantastique nuit du mouloud fut quand toutes les lanternes sont allumées, à peu près, en même temps à la nuit tombante. Et là c’est une véritable féerie par le jaillissement, en procession, de dizaines de lampions magnifiquement versicolores et scintillant quand ils s’animent. De grandes mosquées, superbement parées, sont également confectionnées selon ce procédé par de grandes personnes mais dont l’ossature est en baguettes de bois. Cette tradition a malheureusement disparue. Elle permettait aux enfants et aux jeunes des deux sexes de s’adonner sainement à des activités ludiques et créatives à l’occasion d’une fête religieuse qui a gardé à cette époque toute son empreinte de conviviabilité et son cachet de fête ouverte à tous. Une autre vision d’un monde coloré disparu a marqué mon adolescence. C’est celle des teinturiers du Vendredi de la berge Ouest du Cheliff en allant vers la Ferme ( Haye el Hourya), tout près du pont.

En effet un spectacle des plus coloré s’offrait à mes yeux quand des hommes tout en sueur et dans un effort soutenu, trempent dans d’immenses fûts métalliques remplis de liquide coloré bouillant, des touffes de laine qu’ils tordent et essorent à l’aide de bâtons pour ensuite les étendre, toutes dégoulinantes de teinture, sur de grosses cordes de chanvre. Le sol se revêtit alors de grandes formes variées et multicolores qui tout en séchant l’habille de motifs chatoyants. Ce spectacle continue cette fois avec une multitude de sucrerie aux coloris vifs étalées à même le sol sur des nattes en fibres végétales et qui font saliver. On y trouve pêle-mêle des cubes de sucres de semoule de différentes couleurs, d’autres sucreries en forme de bâtonnets aux coloris torsadés, des berlingots de toutes formes et couleurs etc. Un régal des yeux et de la bouche. Sans oublier ces visites chez le marchand de tissus quand j’accompagnais mon père pour un éventuel achat d’une pièce de tissus pour ma mère ou pour une autre destination, pas très fréquentes certes, mais qui frappent l’imaginaire d’un enfant, le magasin était haut. Et toutes ses parois étaient couvertes de coupons de tissus disposés légèrement en biais et dont un bout, de 60 cm environ, dépassés et qui tombait. Ce qui permettait ainsi au client d’en apprécier toute la gamme en coloris et en motifs.



PRINTANIERE 1, Youm El Djemaa, Huile sur toile

C’était un spectacle pour moi d’autant plus attrayant que le marchand en un tour de main emprunt de dextérité, et pour en mettre plein les yeux à mon père, dispose sur le comptoir en un geste ample et élégant le coupon désiré . Une petite longueur de tissus est défaite ensuite, en un tour de main, du coupon. Et tout en ondulant magiquement, en offrant des couleurs chatoyantes, elle est exhibée sur le bras du marchand. Elle fascinait sans coup faillir le client. Le magasin s’appelait « Le Printemps ». (Quelle coïncidence! Une vielles histoire que celle des « Printanières »). Déjà une source d’inspiration pour mes premières « Printanières ». 

Jusqu’aujourd’hui j’ai une grande attirance pour les motifs des tissus de l’époque. Je retrouve d’ailleurs ce même attrait irrésistible dans les printanières chantées par les grands maîtres du châabi où le poète s’adonne avec maestro à décrire dans une langue poétique inégalable les étoffes précieuses portée par les belles désirées à l’allure altière. D’autres haltes faites de ce genre ont jalonné mon parcours artistique telle celle, où à l’école primaire j’ai découvert l’imprimerie. C’était certes un procédé simple d’alignement et d’arrangement des caractères gothiques, romans etc.. Mais c’était aussi mes premières réalisations en linogravure pour l’illustration des textes que nous rédigions, nous les élèves, en vue d’alimenter la revue de l’école. Les encres en couleurs, leur étalement par les différents rouleaux, les feuilles teintées, les pochoirs etc. ont laissé des souvenirs bien encrés en moi, c’est le cas de le dire.  

Mes sources d’inspiration furent aussi le théâtre et la musique rencontrés au sein de la première association culturelle de jeune d’El-Asnam au lendemain de l’Indépendance Ce fut aussi les Scouts, la JFLN, l’élan de la liberté recouvrée et la triste réalité des affres de la colonisation, après l’euphorie d’être enfin libre, l’œuvre le «Soleil noir» d’Issiakham témoignait déjà d’une période sombre à peine oublié du peuple. Dans cette ligné je réalisais déjà l’un de mes premiers tableaux intitulé « Les pleureuses » d’après une scène de femmes éplorées qui surent alors qu’elles ne reverront plus les hommes qu’elles attendirent. Car tombés définitivement au champ d’honneur. 

Ensuite Alger où en 1967 des responsables de la Jeunesse et de Sports me firent appel pour réaliser les premières fresques animées des Algériades. C’était à cette époque concevoir des maquettes et les agrandir par le dessin et la peinture pour en faire 20 fresques réalisées sur 1850 X 20 panneaux de 56 X 42 cm chacun. Ensuite les assembler et les faires exécuter par 1850 jeunes sur les gradins de la tribune du stade du 20 Août.  Ce fut un 5 Juillet 1967. C’était la création la plus éphémère qui fut. Cela m’inspira la technique dite par fragmentation que j’utiliserais pour mes toiles à venir. Cette activité de réalisation des fresques que je qualifiais de «gymnographiques» parce que consistant en la reconstitution d’une image à grande échelle tout en faisant appel à une gymnastique du corps et des membres de l’exécutant, je l’ai pratiquée, ainsi, durant à peu prés 2 décennies. Puis ce fut la période de la marginalisation où certains responsables de l’époque tentèrent d’exploiter mes capacités en me maintenant dans le rôle d’un subalterne docile et anonyme constamment sous la menace d’une épée de Damoclès qu’est la menace d’une coupure ou retenue de salaire d’où mes toiles portant sur la période des « Chrysalides entravées » et du «Monde confiné et conflictuel»… Puis la vie continue avec l’âge et la retraite donc l’apaisement d’où la suite des «Printanières» inspiré par les «quacidat» que j’écoute maintenant constamment. Mais le dépit reste néanmoins quelque peu présent que j’essaye d’exorciser par les récentes compositions infographiques. 



infographie


Quelles sont les techniques que vous utilisez ?
BELDJOUHRI : Comme je suis un autodidacte et concrètement je pratique tous les genres de peinture et de dessins : portraits, paysages, scènes de genre ceci dans le figuratif et dans les différents genres de peinture : à l’huile, gouache, aquarelle, acrylique, pastel, encres pour les lavis et dessins à la plumes etc.

Pour ce qui est des compositions j’utilise des techniques mixtes telles que pinceau + couteau. Dans les années 80 j’ébauchais ma composition à l’aide d’un tracé à la cire en relief délimitant ainsi les surfaces à combler de peinture pâteuse à l’aide d’un couteau et étalée au pouce… A l’acrylique par pulvérisation j’utilise un aérographe et de la gomme de réserve. J’utilise le pinceau sec et l’acrylique pour les esquisses d’après modèle vivant. La plume de roseau et l’encre de chine pour les ébauches et les croquis. Pour la période des « Chrysalides Hivernales » j’ébauche d’abord le sujet à la peinture ;  puis je racle au couteau et ensuite j’entrecroise des trais épineux d’une manière successive tout en les soulignant à la couleur foncée…Pour la période des « Printanières » le procédés est : dessin – peinture - touches et motifs enfin le tout cerné par un trait de couleur foncée accentué par un autre cerne blanc (technique qu’utilisaient anciennement les décorateurs des coffres de mariées dans ma ville natale au lieu dit ZankatTegagra). Mes derniers travaux sont en infographie. Voir mon site des différentes périodes : http://beldjouhri.110mb.com/



Combien de galerie y a-t-il dans votre région ?
BELDJOUHRI : 
Très peu que je connaisse à Alger, ville où je réside actuellement. Les causes de cette insuffisance, à mon humble avis, réside dans le fait que notre pays n’accorde pas une grande attention à la chose culturelle et à l’instar des autres secteurs culturels, tel que le cinéma par exemple, ne semble pas être une priorité. Peut- être à l’avenir. J’en garde espoir. 




Une peinture de Beljouhri choisis (sur founoune) pour une couverture 
d'un essai à paraître en novembre 2008 "L'image de la femme au Maghreb", Edition Actes Sud


Parlez-nous des foires et rencontres auxquelles vous avez participé cette année ?

BELDJOUHRI : Malheureusement aucunes du fait, peut-être, de l’isolement (en tout cas en ce qui me concerne) dans lequel évolue l’artiste. Je soupçonne un certain ostracisme à mon égard. En 2007, oh miracle!, je fus invité à participer à un Salon des Arts Contemporains à la galerie Smail Samson organisé par les Etablissements Arts & Culture évènement qui fut reporté puis annulé sans aucune explication.


Pourquoi les artistes algériens participent très peu aux foires et biennales internationales ?
BELDJOUHRI : A part quelque uns, toujours les mêmes, les artistes algériens, selon moi, sont peu connus à l’étranger. Ceux qui sont établis à l’étranger ont la formidable chance et la possibilité d’y participer, (moi-même j’en ai fait l’heureuse expérience quand j’ai participer à un atelier international à Paris en 82). Et puis il y a toujours une question de moyens. 



infographie


Alger n'est elle pas en mesure d'avoir sa biennale à l'instar de DAKAR par exemple ? 
BELDJOUHRI : Très difficile d’y répondre. Les structures susceptibles d’abriter pareille manifestation existent sûrement en Algérie. Mais l’engouement public serait-il de la partie ?  Et saurait-on faire un choix judicieux et intelligent d’ouvres ?


Comment voyez-vous l'évolution de "l'art contemporain" en Algérie ?
BELDJOUHRI :  Cela dépend de ce qu’on entend, par Art contemporain. Si cela peut désigner les réalisations d’artistes d’aujourd’hui, ceci dans l’acceptation générale ; dans notre pays existe-t-il réellement une tradition historique de l’iconographie artistique pour situer et caractériser ce mouvement ? Si l’Art contemporain est évoqué lorsqu’on parle généralement d’artistes de la période d’après 1945 Il est l’aboutissement logique de l’évolution civilisationnelle moderne de l’Europe avec tout ce que cette dernière a produit comme techniques de l’image (photographie, cinéma, l’imprimerie et ses diverses procédés et applications et enfin l’infographie et ses miracles virtuelles…). 

Cette formidable période de créativité et de création des sciences et des techniques, qu’on appelle communément moderne, a commencé à partir de la Renaissance. Cette évolution est devenue globale et a abouti au phénomène de la mondialisation contemporaine. Forcément, et à priori, nous ne pouvons, dans notre pays, que nous inscrire, pour ce qui est de la création artistique, dans cette dynamique de l’évolution des Arts.. 

Mais je me suis toujours posé la question de savoir s’il existe vraiment, dans notre pays, une spécificité algérienne de l’Art contemporain ? Peut-être peut-on évoquer sous cet tendance de l’art le mouvement « Aouchem » dont les membres ont puisé, à ce que je sache, dans le signe graphique ancestral (fresques rupestres du Tassili, tatouage, tapis, poterie etc.) et dont Martinez en est le digne continuateur mais en lui imprégnant une autre interprétation de la réalité par une démarche expérimentale toujours renouvelée. Mais toujours est-il qu’il est très difficile de répondre à cette question et par déduction à celle concernant l’évolution de l’Art contemporain en Algérie. Par contre j’oserai affirmer que beaucoup de jeunes artistes algériens qui se sont essayés, ailleurs, à créer en se trempant dans cette mouvance, sont arrivés à des résultats absolument étonnants. 




Muse entravée 2 - huile sur toile


Quel sont les artistes peintres algériens et étrangers que vous appréciez ? 
BELDJOUHRI :  J’apprécie tout effort artistique, sans préjuger de quelques origines que soient les créateurs plasticiens. 


Pensez vous que l'artiste algérien pourra vendre sur internet ?
BELDJOUHRI : Il existe sur Internet des sites consacrés aux artistes peintres et qui mentionnent les prix de chaque œuvre exposée dans ces galeries virtuelles. Quant à la possibilité, pour un artiste algérien, de vendre par ce biais je ne saurais y répondre.


Vous êtes affilies a une association d'artiste, laquelle ? et qu'attendez vous de cette association ?
BELDJOUHRI : Je ne suis affilié à aucune association. Apparemment il n’en existe pas ou elles ne sont pas visibles.


Vivez vous de votre peinture ?
BELDJOUHRI : De ma peinture non mais d’une retraite, car j’étais salarié quand j’enseignais les arts plastiques et quand, et durant de nombreuse années, j’ai travaillé dans l’équipe des Algériades en tant que maquettiste des chorégraphies des Mouvements d’ensemble et réalisateurs des fresques gymnographiques des cérémonies d’ouverture.



Danses non consenties - Huile sur toile


Que pensez de l'édition d'art (porte folio, catalogue, livre etc.) en Algérie ?
BELDJOUHRI : Moi-même j’ai travaillé dans une boîte de communication en tant qu’infographe et j’ai réalisé des dépliants, des affiches, des illustrations de livres etc. ya de très belles éditions de livres d’art concernant l’Algérie mais conçues et réalisées à l’étranger. Il existe des préjugés défavorables à l’encontre des créateurs algériens dans
ce domaine.


Qu’elles sont les périodes intenses de votre vie active ?

BELDJOUHRI : La réalisation et la direction de l’ouverture des fresques animées des Algériades à l’occasion de la commémoration des fêtes de l’indépendance du 5 Juillet et des cérémonies d’ouverture des Jeux méditerranéens, des Jeux africains etc. et ce depuis 1967.Pour ce genre de travaux qui furent de véritables prouesses tant par le peu de temps que le peu de moyens dont je disposais, je fus toujours confiné dans l’anonymat le plus frustrant.



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Propos recueillis par Tarik Ouamer Ali - sep 2008



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